Manger comme nos ancêtres : une croyance à réviser
Notre alimentation a été bouleversée au cours des 10.000 dernières années alors que nos gènes ont peu évolué.
L'épigénétique nous apprend que le fonctionnement de notre génome peut être modifié par notre alimentation,
ce qui permet une adaptation cellulaire rapide, profonde et héréditaire.
Les régimes "miracles" pour la jeunesse éclosent régulièrement.
Ils sont souvent plus basés sur des croyances que sur des réalités
scientifiques.
Il n'était pas possible de retracer dans ce dossier l'ensemble des régimes
qui ont déjà démontré leur peu d'utilité comme l'instinctothérapie ou ceux
construit sur un simple raisonnement intellectuel et des hypothèses souvent
fausses comme le régime des groupes sanguins.
Le cas du régime paléolithique des chasseurs cueilleurs en est un bon
exemple.
Le Docteur Jeffrey Bland en annonce la mort dans un article intitulé :
Épigénétique (la mort de l'homme paléolithique).
En 1985, Boyd Eaton et Melvin Konner, Professeurs à l'Emory Medical College
d'Atlanta ont écrit un article, Nutrition paléolithique : examen de sa
nature et de ses implications actuelles.
Leur postulat était que bien que notre génétique ait peu ou pas changé
depuis l'époque paléolithique, notre régime alimentaire avait été
complètement bouleversé.
Ils émettaient l'idée que les changements secondaires à l'évolution de
l'industrie agroalimentaire, tant en matière d'élevage que d'agriculture
intensive, que de préparation et de conservation des aliments, débouchaient
sur une diététique totalement inadaptée à notre patrimoine génétique
traditionnel.
Ceci expliquant les maladies du monde occidental.
Cette théorie a été reprise par plusieurs médecins et scientifiques jusqu'à
ces dernières années.
On le retrouve d'une certaine manière dans un best-seller des médecines
alternatives françaises, l'alimentation ou la troisième médecine du
Professeur Seignalet.
La conclusion étant identique, à savoir que l'alimentation moderne n'est pas
faite pour nous.
Ces articles développent un raisonnement très cohérent sur l'alimentation
des humains les plus civilisés.
Celle-ci est principalement composée de graines de
céréales, d'aliments transformés, de protéines provenant d'animaux
suralimentés et de lait de vache.
Ceci est incompatible avec notre héritage génétique paléolithique.
Nous sommes donc devant une hypothèse raisonnable facile à accepter.
Mais, est-il exact de dire qu'aucune adaptation significative de notre
génétique face à notre nourriture altérée n'est possible en une période
aussi courte comme l'affirment G. Jacks and J.S. Torgerson dans leurs articles
?
Il n'est pas question de discuter le fait que de mauvaises habitudes
alimentaires contribuent à la montée en puissance des maladies chroniques.
L'excès de glucides lents ou rapides absorbés chaque jour
est responsable du nombre important de diabétes.
Même en Chine, on voit apparaître de façon exponentielle les maladies
chroniques occidentales.
La question qui reste posée est : "le régime paléolithique est-il oui ou non
celui qui est le mieux adapté pour nos gènes ?"
La révolution épigénétique
Il est possible que l'expression de notre patrimoine génétique puisse
changer beaucoup plus rapidement que ce qui est suggéré par le modèle de
sélection naturelle, selon les théories de Charles Darwin.
Les mécanismes épigénétiques pourraient expliquer notre capacité à nous
adapter à un environnement nutritionnel rapidement changeant.
Le domaine de l'épigénétique est apparu pour combler la brèche entre l'inné
et l'acquis.
Sommes-nous le fruit de notre confrontation à notre environnement ou
sommes-nous programmés à partir de séquences chimiques inscrites dans nos
gènes ?
Au XXIe siècle, la définition la plus courante de l'épigénétique est "l'étude
des changements héréditaires dans la fonction des gènes, ayant lieu sans
altération de la séquence ADN".
Il s'agit de modifications des fonctions cellulaires qui influent sur le
comportement cellulaire sans changement des molécules de l'ADN ou patrimoine
génétique.
Ceci est possible en modifiant l'architecture des brins d'ADN en faisant
intervenir des protéines fixées aux brins d'ADN.
Ces changements rendent silencieux certains gènes.
Même si nos gènes ne changent pas rapidement, leur expression peut être
rapidement modifiée.
Comme ses protéines et leur mode de fixation dépendent de notre
alimentation, celle-ci joue un rôle dans l'expression de nos gènes.
Ce concept est le début d'une révolution de notre mode de pensée il est
appelé "la médecine épigénétique".
Le régime paléolithique est-il oui ou non celui qui est le
mieux adapté pour nos gènes ?
Durant les 100 dernières années, la médecine s'est basée sur les
connaissances génétiques de Darwin.
Mais récemment, une médecine néo-Lamarckienne basée sur des principes
épigénétiques modifie le dogme de la sélection naturelle.
Jean-Baptise Lamarck (1744-1829) est connu pour ces théories sur l'évolution
survenant par l'héritage de caractéristiques acquises, on appelle cela le "lamarckianisme".
John Miller, de l'institut national du cancer, indique que le concept d'épigénétique
complique la possibilité de la définition d'un régime idéal.
Il suggère que de nombreux composants alimentaires peuvent interagir avec
les réactions biologiques de plusieurs façons, ce qui modifie l'expression
des gènes sans faire intervenir les effets de la sélection génétique liées
aux mutations génétiques aléatoires.
Nous commençons à comprendre que les facteurs épigénétiques sont construits
dans les processus biologiques afin de permettre des modifications rapides
de la génétique en réponse à un environnement rapidement modifié.
Une personne moderne, dont le patrimoine génétique est issu de parents
vivant dans un pays industrialisé, possède-t-elle encore des
caractéristiques génétiques paléolithiques ou son expression génétique
a-t-elle été épigénétiquement modifiée pour s'accommoder du nouvel
environnement nutritionnel ?
D'une certaine façon, ce concept pose une question importante : "Sommes-nous
encore des paléolithiques ou sommes-nous devenus des consommateurs adaptés
aux produits de l'industrie agroalimentaire et de l'élevage moderne ?"
Certains micronutriments jouent un rôle important dans l'émergence des
modifications épigénétiques.
Par exemple, les vitamines PP, B9, B12 et le zinc sont connus pour modifier
l'expression génétique.
Les régimes végétariens stricts sans viande, poissons et œufs sont connus
pour être pauvres en vitamine B12, ce qui influence les fonctions de
méthylation dans notre corps.
Des études ont déjà été menées pour évaluer les répercussions de ce régime
sur notre fonctionnement génétique.
Les études chez l'animal ont montré que les facteurs de méthylation
influencent l'expression épigénétique et à terme le phénotype.
Ceci a été montré chez des souris génétiquement obèses.
Un régime riche en
facteurs de méthylation (Vitamine B9 et B12, choline et bétaine) pendant la
gestation, modifie positivement l'expression des éléments épigénétiques de
leur progéniture.
En 2006, une étude sur des souris obèses du même type a montré qu'en les
nourrissant avec un régime enrichi en génisteine (à des doses comparables à
celles d'humains mangeant beaucoup de soja), leur progéniture était moins
obèse que les témoins.
Cet effet positif s'explique par des modifications épigénétiques.
Ceci suggère que l'expression génétique peut être modifiée par certaines
vitamines mais aussi par des molécules provenant de plantes.
On commence à comprendre le rôle de l'alimentation sur les modifications
épigénétiques, ce qui peut laisser penser que nous ne partageons plus les
caractéristiques métaboliques de nos ancêtres du paléolithique.
D'une certaine manière, nous nous sommes adaptés à notre nouvelle
alimentation et nous ne sommes plus faits pour une alimentation de chasseur
cueilleur.
Il devient alors difficile d'accepter sans réserve l'idée que nous devrions
suivre un régime paléolithique pour être en bonne santé.
En fait, il est hautement probable que les hommes du paléolithique ne
pourraient pas s'habituer facilement à une alimentation du XXIe siècle.
L'homme du paléolithique a disparu, l'homme du XXIe siècle a le potentiel de
s'adapter à son environnement nutritionnel.
Tout au moins, s'il n'est pas carencé en vitamines et minéraux ou molécules
permettant à l'épigénétique de jouer son rôle bénéfique.
Malheureusement, ces carences sont souvent rencontrées à notre époque.
L'intérêt de la supplémentation en vitamine B9 des jeunes femmes, avant
qu'elles ne mettent en route une grossesse, a déjà été démontré pour
prévenir des anomalies neurologiques.
Mais doit-on se limiter à cette supplémentation ?
Ceci ne remet tout de même pas en question le fait que de nombreux facteurs
perturbant nos apports alimentaires, comme la disparition de certains
nutriments au cours du parcours industriel des aliments et l'introduction de
nombreux produits chimiques, favorisent certaines maladies du monde moderne.
Il est certain que des changements survenus pendant les 60 dernières années
ont grandement modifié les propriétés des aliments et les effets qu'ils ont
sur l'expression génétique et le développement de maladies chroniques.
Il serait plus utile d'inciter nos patients à manger des produits peu
raffinés ou appauvris par l'industrie agroalimentaire plutôt que de calquer
leur alimentation sur celle de nos ancêtres.
Par le Dr Jean-Michel ISSARTEL et Ariane CAMUS, d'après l'article "Epigenetics
: The death of the human ?". Jeffrey Bland, PhD, chairman, Institute for
Functional Medicine. Integrative Medicine, Vol. 5,10 No. 4, Aug/Sept 2006. -
SANTE INTEGRATIVE n°13 - Janvier/Février 2010)
Source : © SPASMAGAZINE